Elora n'était pas restée longtemps à mon appartement. Elle avait juste écouté ma chanson, s'était plaint qu'elle était déprimante mais jolie, m'avait demandé de la rejouer parce qu'elle l'aimait puis était partie en me faisant une tonne de compliments. J'aimais lui faire écouter mes compositions, elle savait m'encourager. Sans elle, il y aurait bien longtemps que j'aurais laissé ma mère faire ce qu'elle voulait de moi.
Elle croyait en moi, Elora. Elle comprenait ce que la musique représentait pour moi, elle me poussait à vivre mon rêve. J'avais tendance à avoir confiance en moi, mais face à mes parents, j'avais toujours besoin de son soutien. Je me reposais sur elle quand j'avais un problème avec eux, pour avoir la force nécessaire pour leur tenir tête. Parce qu'elle pensait réellement que j'allais y arriver, un jour, à réaliser mon rêve. Elle était ma première fan, disait-elle.
Lorsqu'elle fut partie, je jetai un coup d'oeil à la porcherie qui me servait d'appartement et entreprit de la ranger. Enfin, un minimum. J'étais fatiguée, j'avais la gueule de bois et une fâcheuse tendance à toujours reporter au lendemain les tâches fastidieuses comme le rangement, ou les devoirs, quand j'allais encore en cours.
Je n'étais pas vraiment une fainéante, en réalité. Lorsque je me lançais dans quelque chose, je m'y mettais toujours à fond. L'ennui, c'était qu'il fallait que ça motive. Et outre le dégoût que m'inspirait l'idée de faire un élevage d'acariens dans mon salon, rien ne me motivait dans le rangement de mon foyer. Il me représentait bien, je trouvais, dans son désordre constant et encombrant. Parfaite image de mon for intérieur. Aussi déséquilibré que moi, en somme.
Je débarrassai rapidement mes meubles des vêtements, triant les sales et les propres afin de lancer une machine lorsque le téléphone sonna. Je n'avais pas de fixe, je me ruinais suffisamment avec mon portable, si bien que l'objet resta introuvable un bon moment. Lorsque je le retrouvai, je n'eus pas le temps de vérifier le nom de l'appelant.
- Allo? Demandai-je précipitamment.
- Tu as trois secondes pour me dire où tu es. Lança la voix sèche d'un homme que je n'identifiai pas tout de suite.
- Et le mot magique? Lançai-je, choquée par le ton de l'individu.
- Lydia, quand j'ai dit que tu étais engagée, je voulais dire que tu étais engagée tout de suite! Tu aurais dû me dire que je ne pouvais pas compter sur toi, ça nous aurait fait gagner du temps à "l'entretien".
La mémoire me revint immédiatement. Alexandre. Le magasin de disque. Mon nouveau travail. Je fronçai les sourcils, affligée par ma propre bêtise. J'avais fait des pieds et des mains pour avoir ce boulot, je n'en revenais pas d'avoir oublié mon premier jour. Le gérant, un homme charismatique qui m'avait toujours impressionnée, ne voulait pas engager. Il n'estimait pas avoir besoin d'aide. Mais je lui avais forcé la main, avait insisté comme seule moi savait le faire. Il avait fini par accepter, convaincu de ma motivation et de mon énergie. Ou barbé, je n'en étais pas sûre.
Un coup d'oeil à ma montre m'apprit qu'il était neuf heures. J'avais une demi-heure de retard. Je me mordis la lèvre, il était hors de question que je perde ce travail aussi bêtement, pas avec toute le temps que j'avais passé à essayer de l'avoir.
- Je suis vraiment désolée, Alexandre. J'arrive dans 10 minutes. Je te promets que ça n'arrivera plus.
Croyez-moi ou non, je pensais sincèrement ce que je venais de lui dire. Ce magasin de disque était une aubaine. Le boulot parfait, celui dont je rêvais depuis longtemps. Passer ma vie entourée de musique avec un homme qui savait exactement de quoi il parlait et qui était encore plus passionné que moi était ce qu'il pouvait m'arriver de mieux. Je respectais vraiment l'endroit et surtout Alexandre.
Il n'avait pas vraiment remarqué que je passais ma vie dans sa boutique avant que je le harcèle pour avoir le travail. J'achetais rarement des CD's. L'argent de poche que mes parents me laissaient avec l'espoir que je l'investisse un jour dans une trousse pour l'école était passé dans mes deux guitares et ma basse.Je n'avais jamais les moyens pour un album, si bien qu'il ne m'avait jamais vue à sa caisse.
Avant que je n'ai eu le temps d'ajouter quoi que ce soit, il avait raccroché. Je savais ce que ça voulait dire : Ne pas perdre de temps à parler afin d'être là le plus rapidement possible. En gros, le temps que je perdais à tergiverser était un pas de plus vers la perte de mon rêve.
Je soupirai, lâchai les vêtements que j'avais dans les mains et pris mes clefs avant de sortir en courant. Oui, oui, j'ai bien dit en courant. Quand je disais que ce boulot était important pour moi. Le disquaire n'était pas loin de chez moi, à à peine un quart d'heure à pied quand je marchais vite. J'arrivais donc 8 minutes plus tard, crachant mes poumons et souhaitant mourir. Merci la cigarette....
Essoufflée, je passai la porte avec fracas, attirant le regard des clients qui examinaient avec soins les merveilles qu'Alexandre vendait. Incapable de récupérer mon souffle, je me penchai en avant, les mains sur les genoux.
- Ce n'est pas comme ça qu'on respire après du sport. Lança la voix chaleureuse de mon nouveau patron.
Je voulais répondre une remarque cinglante comme j'en avais le secret, mais le souffle me manquait trop. Je me redressai, acquiesçai et me dirigeai vers le comptoir, les lèvres pincées afin que mon halètement ne me rende pas plus ridicule que je ne l'étais déjà.
- Salut. Soufflai-je en essayant de faire abstraction de mes côtes douloureuses.
- Ce sera retenu sur ton salaire. Murmura-t-il avant de s'approcher d'un client qui paraissait en parfaite indécision.
Aussi grand que pouvait être le respect que m'inspirait le bonhomme, je sentais que lui et moi n'allions pas nous entendre. Je rejetai toute forme d'autorité depuis l'âge de 10 ans - et peut-être même avant - et il avait l'air d'être le genre de personne qui aurait eu une magnifique carrière à l'armée. De plus, il était encore plus malpoli que moi. Bon d'accord, j'avais quarante minutes de retard, ce n'était pas rien, mais je m'étais excusée et était arrivée rapidement, non?
Je reprenais mon souffle petit à petit quand un homme s'approcha du comptoir avec un CD.
- Je vais prendre celui là. Me lança-t-il, fier de lui.
- C'est ce que j'ai cru comprendre. Répondis-je de mauvaise humeur en prenant le CD.
J'avais besoin de me défouler sur quelqu'un. Tant pis pour lui.
Avant de passer le CD sur le lecteur de code-barre, je jetai un coup d'oeil à l'achat de l'homme. J'émis un rictus involontaire et spontané en lisant le nom du groupe que l'homme s'enorgueillissait d'écouter. Trust. Bah voyons...
- On se prend pour un jeune rebelle de la société? Demandai-je d'un air moqueur.
- C'est ce que j'écoutais quand j'étais ado, se justifia-t-il.
Je levais les mains d'un air innocent.
- Autant pour moi, j'aurais dû comprendre que vous couriez après votre jeunesse perdue. Lançai-je. Votre quête de l'adolescence vous coûtera 17 euros. A moins que votre côté rebelle ne vous pousse à voler le CD.
- Lydia! Me rappela Alexandre à l'ordre, fulminant.
D'habitude, cette réaction ne m'aurait fait aucun effet. Mais là, je ne trouvais rien à redire face à son regard réprobateur. Il avait raison, j'étais odieuse avec ce pauvre client qui ne m'avait rien fait. De la méchanceté purement gratuit comme moi seule en avait le secret. Mais c'était de sa faute si j'étais de mauvaise humeur, aussi!
Je regardai l'homme de l'air le plus désolé que je pouvais - ce qui était un gros effort sur moi-même, moi qui ne m'excusais jamais d'être moi - et tendit la main pour récolter son billet de 50 euros. Même pas fichu de faire l'appoint ! Les gens, je vous jure...
Il attendit la monnaie et son bien avant de partir sans un mot, les sourcils froncés et la promesse muette qu'il ne remettrait plus jamais les pieds ici gravée sur son front. Je lançai un coup d'oeil à Alexandre avant de détourner le regard. J'avais juste eu besoin de me défouler sur quelqu'un, ce n'était pas de ma faute.
Un autre client arriva avec un CD, je dus prendre sur moi pour paraitre polie et serviable, tandis que je sentais le regard noir d'Alexandre sur moi. Je devais faire de gros efforts pour sourire à l'énergumène qui avait entrepris de ressortir avec un CD de Abba afin de garder mon travail.
Lorsque le magasin fut vide, Alexandre se glissa derrière moi. Je compris alors que je n'avais eu du répit que parce qu'il ne voulait pas faire un esclandre devant ses clients et cette constatation entraina un soupir de ma part.
- Un seul faux-pas et tu dis "Adieu" à ce travail.
- J'étais de mauvaise humeur. Me justifiai-je en faisant semblant de m'occuper afin de ne pas le regarder.
- Ce n'est ni mon problème, ni celui des clients. Rétorqua-t-il en me tirant le bras pour me forcer à lui face. Et regarde moi quand je te parle!
Je me dégageai instinctivement, fronçai les sourcils et le regardai d'un air de défi. C'était naturel chez moi. Le moindre brin d'autorité provoquait en moi des réactions catastrophique.
- Ne me touchez pas. Sifflai-je.
- Tu rigoles, j'espère? Je te mettrais une claque si j'ai besoin de ça pour te rendre plus respectueuse. Ton manège marche peut-être avec les autres, mais crois-moi, chez moi, tu fileras droit ou fileras tout court, tu m'entends?
- Je ne suis plus une gamine, et vous n'êtes pas mon père.
J'étais choquée, outrée, fascinée. L'on ne m'avait jamais parlé comme ça, de mémoire d'homme. J'étais une révoltée depuis si longtemps que personne n'avait plus le cran d'essayer de me changer, estimant que c'était ma nature, point.
Il haussa les épaules à ma dernière réplique.
- Fais comme tu veux, mais au prochain manque de respect envers qui que ce soit - et le retard compte pour un - tu es virée. Je serais toi, je me forcerais à être aimable, petite.
Il tourna les talons et rentra dans l'arrière-boutique sans autre forme de procès, me laissant fulminante derrière ma caisse. Mais pour qui se prenait-il, sérieusement? Etre un gérant de magasin de musique ne faisant pas de lui quelqu'un d'important. Il n'avait aucun droit sur moi ou sur qui j'étais.
Je détestais que l'on m'empêche d'être moi-même. Et puis il n'était pas ce qu'il avait de plus poli non plus. Il ne disait pas bonjour, parlait d'un ton bourru et sec et n'avait trouvé le moyen de ne faire que des reproches depuis bien avant mon arrivée. Aucun mot sur le fait que je m'étais rattrapée avec les autres clients. Rien.
Je le détestais. Et si je n'avais pas tant envie de ce travail, je lui en ferais baver. Quelque soit le moyen que j'utiliserais, il pouvait être sûr d'une chose : je me vengerais.